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Le trajet entre Tours et Saché

LES LIEUX DU ROMAN

 

Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Eloy, je traversai les ponts Saint-Sauveur, j’arrivai dans Poncher en levant le nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. 

Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée

 

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Lorsqu’il vient ou repart du château de Saché, il arrive à Honoré de Balzac, si M. de Margonne ne peut ou ne veut pas l’accompagner, de faire le trajet entre Tours et Saché à pied. Cela représente environ 25 kilomètres. C’est donc un trajet bien connu que l’écrivain réutilise et détaille dans le roman.

 

Au début du roman, Félix fait un premier voyage de Paris à Tours avec sa mère. Pour le narrateur, l'intérêt de cette expédition réside dans « les complications psychologiques que [le voyage] provoque, les paysages qu’il permet de décrire ou les rêveries auxquelles il invite. »[1] C'est semble-t-il dans ce même esprit qu'il faut lire les descriptions du trajet entre Tours et Saché. 

 

Pour venir de Tours à Saché, Félix choisit la marche afin de pouvoir « fouiller tous les châteaux de Touraine » et retrouver les belles épaules embrassées lors du bal. Le narrateur oppose « l’ennui des landes […] plates et sablonneuses » à l’étonnement voluptueux qui le saisit lorsqu’il découvre la vallée de l’Indre, « magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent », lieu où réside l'élue de son coeur, Henriette de Mortsauf [2]:

 

En pensant que mon élue vivait en Touraine, j’aspirais l’air avec délices, je trouvai au bleu du temps une couleur que je ne lui ai plus vue nulle part. Si j’étais ravi mentalement, je parus sérieusement malade, et ma mère eut des craintes mêlées de remords. Semblable aux animaux qui sentent venir le mal, j’allai m’accroupir dans un coin du jardin pour y rêver au baiser que j’avais volé. Quelques jours après ce bal mémorable, ma mère attribua l’abandon de mes travaux, mon indifférence à ses regards oppresseurs, mon insouciance de ses ironies et ma sombre attitude, aux crises naturelles que doivent subir les jeunes gens de mon âge. La campagne, cet éternel remède des affections auxquelles la médecine ne connaît rien, fut regardée comme le meilleur moyen de me sortir de mon apathie.

 

Ma mère décida que j’irais passer quelques jours à Frapesle, château situé sur l’Indre entre Montbazon et Azay-le-Rideau chez l’un de ses amis, à qui sans doute elle donna des instructions secrètes. Le jour où j’eus ainsi la clef des champs, j’avais si drument nagé dans l’océan de l’amour que je l’avais traversé. J’ignorais le nom de mon inconnue, comment la désigner, où la trouver ? d’ailleurs, à qui pouvais-je parler d’elle ? Mon caractère timide augmentait encore les craintes inexpliquées qui s’emparent des jeunes cœurs au début de l’amour, et me faisait commencer par la mélancolie qui termine les passions sans espoir. Je ne demandais pas mieux que d’aller, venir, courir à travers champs. Avec ce courage d’enfant qui ne doute de rien et comporte je ne sais quoi de chevaleresque, je me proposais de fouiller tous les châteaux de la Touraine, en y voyageant à pied, en me disant à chaque jolie tourelle : — C’est là !

 

Donc, un jeudi matin je sortis de Tours par la barrière Saint-Eloy, je traversai les ponts Saint-Sauveur, j’arrivai dans Poncher en levant le nez à chaque maison, et gagnai la route de Chinon. Pour la première fois de ma vie, je pouvais m’arrêter sous un arbre, marcher lentement ou vite à mon gré sans être questionné par personne. Pour un pauvre être écrasé par les différents despotismes qui, peu ou prou, pèsent sur toutes les jeunesses, le premier usage du libre arbitre, exercé même sur des riens, apportait à l’âme je ne sais quel épanouissement. Beaucoup de raisons se réunirent pour faire de ce jour une fête pleine d’enchantements. Dans mon enfance, mes promenades ne m’avaient pas conduit à plus d’une lieue hors la ville. Mes courses aux environs de Pont-le-Voy, ni celles que je fis dans Paris, ne m’avaient gâté sur les beautés de la nature champêtre. Néanmoins il me restait, des premiers souvenirs de ma vie, le sentiment du beau qui respire dans le paysage de Tours avec lequel je m’étais familiarisé. Quoique complétement neuf à la poésie des sites, j’étais donc exigeant à mon insu, comme ceux qui sans avoir la pratique d’un art en imaginent tout d’abord l’idéal. Pour aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent la route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en friche, situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et celui de l’Indre, et où mène un chemin de traverse que l’on prend à Champy. Ces landes plates et sablonneuses, qui vous attristent durant une lieue environ, joignent par un bouquet de bois le chemin de Saché, nom de la commune d’où dépend Frapesle. Ce chemin, qui débouche sur la route de Chinon, bien au delà de Ballan, longe une plaine ondulée sans accidents remarquables, jusqu’au petit pays d’Artanne. Là se découvre une vallée qui commence à Montbazon, finit à la Loire, et semble bondir sous les châteaux posés sur ces doubles collines ; une magnifique coupe d’émeraude au fond de laquelle l’Indre se roule par des mouvements de serpent. À cet aspect, je fus saisi d’un étonnement voluptueux que l’ennui des landes ou la fatigue du chemin avait préparé. — Si cette femme, la fleur de son sexe, habite un lieu dans le monde, ce lieu, le voici ? À cette pensée je m’appuyai contre un noyer sous lequel, depuis ce jour, je me repose toutes les fois que je reviens dans ma chère vallée. Sous cet arbre confident de mes pensées, je m’interroge sur les changements que j’ai subis pendant le temps qui s’est écoulé depuis le dernier jour où j’en suis parti. Elle demeurait là, mon cœur ne me trompait point : le premier castel que je vis au penchant d’une lande était son habitation. Quand je m’assis sous mon noyer, le soleil de midi faisait pétiller les ardoises de son toit et les vitres de ses fenêtres. Sa robe de percale produisait le point blanc que je remarquai dans ses vignes ! sous un hallebergier. Elle était, comme vous le savez déjà, sans rien savoir encore, ’’ le lys de cette vallée’’ où elle croissait pour le ciel, en la remplissant du parfum de ses vertus.

 

Ce trajet, Félix le refait à la fin du roman :

 

Je pris le chemin que j'avais parcouru pédestrement six ans auparavant, et m'arrêtai sous le noyer. De là, je vis madame de Mortsauf en robe blanche au bord de la terrasse.

 

Nathanaël Gobenceaux (musée Balzac, Saché)

 


[1] Voir Svane, Brynja, « Voyage et amour: les trajets de Félix dans Le Lys dans la vallée », dans Balzac voyageur: parcours, déplacements, mutations (actes du colloque de l’Université de Tours et du GIRB des 5 et 6 juin 2003), Littérature et Nation n° 28, Nicole Mozet et Paule Petitier, éd., Tours, Publications de l'Université François Rabelais, 2004, p. 237-258.

[2] ibid.

 

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