Vous êtes ici

Les trois Mistigris

Christian Garcin est l'auteur d'une dizaine de romans (dont Des femmes disparaissent, Verdier, 2011, ou Selon Vincent, Stock, 2014), mais aussi de recueils de nouvelles, de poèmes, d'essais sur la peinture et la littérature (notamment Borges, de loin, Gallimard, 2012), de carnets de voyages, de quelques ouvrages en littérature jeunesse, ainsi que d'un livre de photos, Le Minimum visible (Le Bec en l'air, 2011).

C'est à la suite d'un séjour immersif à Saché, du 1er au 4 mai 2017, qu'il a créé Les trois Mistigris. L'écrivain a lu publiquement son texte lors du week-end des Journées Européennes du Patrimoine.

 

 

 

Vous avez l’intégralité de La Comédie humaine devant vous. Par où commencer ? Lire dans la chronologie de la fiction est chose impossible : certains romans ou nouvelles s’étalent sur plusieurs décennies, d’autres, beaucoup plus ramassés, s’y trouvent intégralement inclus - n’y pensons plus. Adopter la chronologie de la rédaction l’est tout autant : de nombreux romans ont été commencés, abandonnés, repris, publiés, repris encore, réorganisés, partiellement réécrits, republiés, les noms des personnages changés, jusqu’à l’édition définitive : on s’y perdrait.

                Restent deux possibilités : adopter le classement de Balzac, les prendre dans l’ordre, non chronologique, mais thématique, et commencer par les « Scènes de la vie privée » avec La Maison du Chat-qui-pelote, pour terminer avec le Traité des excitants modernes, la dernière des « Études analytiques » ‒ ou, si l’on décide de faire l’économie de cette section, sans doute un peu trop annexe par rapport à l’ensemble, la dernière des « Études philosophiques », Séraphîta. Pourquoi pas.

                Ou alors : identifier ce qui serait l’équivalent, chez Balzac, du Sartoris de Faulkner, à savoir un roman où se concentrent le maximum de personnages récurrents, à partir duquel le reste peut se déployer ‒ et dans ce cas c’est sans conteste par Le Père Goriot qu’il faut commencer (« le rond-point » disait Mauriac, avec ses quarante-huit personnages réapparaissant), premier tome, en quelque sorte, de la « trilogie Vautrin ». Continuer ensuite avec Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes ‒ puis embrayer, accélérer, se diriger, mettons, vers un autre rond-point, César Birotteau, dans lequel la fameuse scène du bal rassemble une vingtaine de personnages reparaissant, puis sortir, arpenter les rues et l’œuvre un peu au hasard, car le hasard est toujours porteur de belles surprises, et ne plus s’arrêter. Tous les itinéraires sont bons. Chez Balzac, tout est bon.

                 Le Père Goriot, c’est à Saché que Balzac l’a écrit, en 1834. Dans la chambre qu’il occupait, dont les fenêtres donnent sur le vert et touffu « vallon tranquille et solitaire » du Lys dans la vallée, on peut voir, posé sur son bureau, face à son lit niché dans une alcôve, le fac-similé de la page de garde du roman, parsemée de notes et de comptes divers (« 1500 dettes », « 2200 fin du mois », « 1000 bijoutier », « 1000 voiture »…) ‒ un roman dont il ne sait pas encore vraiment, au moment où il commence à l’écrire, la place centrale qu’il occupera dans l’œuvre, mais au milieu de la rédaction duquel il décide de mettre en place ce fameux système des personnages reparaissants, ce qui le conduira à modifier le manuscrit en cours, mais aussi à reprendre ses précédentes publications et à changer le nom de certains personnages afin de les faire correspondre au projet : ainsi Eugène de Maissac s’appellera désormais Rastignac, qui n’était jusque-là qu’un acteur peu important de La Peau de chagrin ; de la même manière ce Rastignac sera utilisé en lieu et place d’autres personnages, au départ tous différents, dans Le Bal de Sceaux, Étude de femme ou L’interdiction ; le médecin Horace Bianchon remplacera dans La Peau de chagrin un dénommé Prosper ; Frédéric Taillefer se dirigera vers L’Auberge rouge pour prendre la place d’un Frédéric Mauricey ; etc. Dans le courant 1834, Balzac a trente-cinq ans, il a eu sa révélation : le système est lancé, rien ne l’arrêtera plus.

                Il aura d’ailleurs vite conscience de la taille prodigieuse, de la complexité et du foisonnement de l’ensemble à venir : pour cette raison il lancera quelques années plus tard, dans sa préface à Une fille d’Ève, l’idée d’un dictionnaire regroupant tous les personnages de La Comédie humaine et rédigera lui-même une notice biographique d’une vingtaine de lignes sur Eugène de Rastignac.

                Au Château de Saché, c’est son ami Jean de Margonne qui l’accueillait. Entre 1825 et 1848, Balzac y séjourna à de nombreuses reprises, dix-huit mois au total, si l’on met bout à bout les diverses périodes, au cours desquels il écrivit, du moins en partie, Le Père Goriot, mais aussi César Birotteau, Louis Lambert, Le Cabinet des antiques, ou encore Illusions Perdues (« je suis arrivé lundi à Saché, je me suis reposé mardi, mercredi l’on m’a fait faire une partie de campagne et la Touraine m’avait si bien ravitaillé que jeudi, vendredi et samedi, j’ai conçu les Illusions perdues, et j’en ai écrit les quarante premiers feuillets » – lettre à Émile Regnault du 27 juin 1836).

                Je suis arrivé moi aussi à Saché un lundi. On m’a fait visiter les lieux et les environs le mardi et le mercredi. Je n’ai, hélas, pas écrit quarante feuillets les deux jours suivants. Je logeais dans un gîte non loin de là, au-dessous du château de La Chevrière, qui est le Clochegourde du Lys dans la Vallée – du moins pour l’emplacement : pour l’apparence, Clochegourde est le château de Vonnes, situé un peu plus loin. Le matin, les merles et les mésanges huppées me réveillaient. L’une d’elles avait fait son nid dans une ancienne pompe à eau appuyée au mur de la maison, et de temps en temps j’en soulevais le couvercle afin de voir la demi-douzaine d’oisillons nus aux yeux clos et gonflés, aux becs démesurés, et parfois aussi la mère posée sur eux, minuscule et bleutée, qui me lançait un regard inquiet. Puis je reposais délicatement le couvercle. Il y avait un chat qui rôdait dans les parages. Mais je savais que, même s’il parvenait à se hisser jusqu’à l’emplacement du nid, dans l’ancienne pompe, il lui  serait impossible d’en soulever le couvercle, et cela me rassurait. In petto, je le baptisai Mistigris ‒ ce qui est, ou peut-être qui fut, un nom assez commun pour un chat. C’est d’ailleurs celui du chat de Mme Vauquer, dans Le Père Goriot ‒ que Balzac écrivit, donc, à Saché.

                Ce Mistigris n’est pas le seul personnage animal de La Comédie humaine. Outre les très nombreuses métaphores animales qui parsèment l'ensemble de l'oeuvre (M. de Mortsauf dans Le Lys a "un visage de loup blanc" et ressemble "à une bête affamée sortant d'un bois"), il y a bien sûr tous ceux qui ne sont pas nommés, et qui font pour ainsi dire figuration : le singe de la comtesse Ferraud dans Le Colonel Chabert par exemple. Il y a aussi ces personnages, ô combien importants, qu’on appelait « lions », c’est-à-dire les dandies comme La Palférine, Maxime de Trailles et bien d’autres, ces élégants qui se pavanent, les rois de la bonne société.  Ces lions ont à leur service des garçons qu’on appelle des « tigres  ‒ et c’est ainsi que tigres, et surtout lions, parcourent de leur démarche hautaine l’ensemble de La Comédie humaine. Mais Mistigris est un vrai animal, il est identifié, il a un rôle, et un nom. D’autres sont comme lui, parmi lesquels la jument Pénélope dans La Vieille Fille, qui appartient à la vieille fille du titre, Rose Cormont, par ailleurs assaillie de prétendants ‒ et on peut de ce fait se demander qui sera son Ulysse. Ou les chevaux Abd-el-Kader et Sultan, appartenant respectivement à Calyste du Guénic dans Béatrix et au « lion » Henri de Marsay dans La Fille aux yeux d’or. Un crapaud, Astaroth, et une poule, Cléopâtre, chez la cartomancienne madame Fontaine dans Les Comédiens sans le savoir et Le Cousin Pons. Il y a aussi Couraut, le chien fidèle de Michu, presque son alter ego, dans Une ténébreuse affaire  ‒ mais surtout, surtout : il y a l’inoubliable et superbe panthère Mignonne dans Une passion dans le désert, qui seule fait l’objet d’une nouvelle entière, et seule se trouve vraiment personnifiée : féminine, douce, majestueuse, coquette, séductrice, troublante, elle n’est pas sans rappeler la Paquita de La Fille aux yeux d’or. « Mais il y avait tant de grâce et de jeunesse dans ses contours ! C’était joli comme une femme. La blonde fourrure de la robe se mariait par des teintes fines aux tons du blanc mat qui distinguait les cuisses. »

                Ceci ne concerne que La Comédie humaine, mais Balzac écrivit aussi, entre 1841 et 1842, quatre histoires animalières dans un recueil intitulé Scènes de la vie privée et publique des animaux, ensemble magnifiquement illustré par Granville et auquel participèrent notamment Nodier, Musset et George Sand. Parmi ces histoires, dans lesquelles les animaux sont en réalité des humains animalisés, se trouve les fameuses « Peines de cœur d’une chatte anglaise » ‒ il y en même une cinquième, qu’il écrivit lui-même mais qui fut signée George Sand : « Voyage d’un moineau de Paris à la recherche d’un meilleur gouvernement ». Chez Balzac, en vérité, les animaux sont partout.

                Tout près du château de Saché, derrière le « Vallon tranquille et solitaire » du Lys, se trouve un lieu que l’on désigne du nom de « Ravin inculte ». C’est un val assez sombre et plutôt inhospitalier, avec une grotte (disons une anfractuosité), dans laquelle, aux alentours de 1630, se rencognait Marguerite de Rousselé, fille du seigneur de Saché, une jeune mystique que l’on surnommait dilecta, « la bien-aimée ». C’est ainsi que Balzac surnommera Laure de Berny, le modèle d’Henriette de Mortsauf pour Le lys dans la vallée. Marguerite restait là, dans le murmure du ruisseau et le bruissement des arbres, dans l’humidité, dans l’ombre et la fraîcheur du ravin, et sans doute aussi dans la lumière et la chaleur de ce Christ qu’elle aimait. Des chevreuils, des renards, des lapins, des sangliers peut-être, la visitaient, ou la regardaient de loin. Ils sont toujours là : j’ai vu leurs traces dans les bois, et aussi dans le « vallon solitaire ». Il ne lui fallait que dix minutes pour regagner, à pied, le château où deux siècles plus tard Balzac écrirait deux de ses chefs d’œuvre, un château similaire à celui où dans une autre réalité Félix de Vandenesse jouerait au trictrac avec M. de Mortsauf, tandis qu’Henriette broderait à côté, le moins loin possible de Félix, un château où deux siècles plus tard encore, je parcourrais la salle de trictrac reconstituée, la chambre de Balzac, tous ces lieux dans lesquels il vécut, en y cherchant une trace évanouie, une persistance imaginée, une ombre, un signe. Le temps est un fil d’argent qui vibre dans la nuit. Nous sommes les araignées patientes qui, parfois, imaginons en percevoir l’écho.

                Ou alors, à la manière de Corneille : « le temps est un grand maître ». Ou encore : « le temps est un grand maigre », faux proverbe cité par le peintre amateur de calembours Léon de Lora dans Un début dans la vie, puis repris par Pierre Michon comme titre de son texte sur Balzac dans Trois auteurs ‒ si bien que ce faux proverbe a fini par devenir plus connu que son original cornélien. Or il se trouve que ce jeune Léon de Lora a un surnom, sous lequel il est le plus souvent désigné, et que ce surnom est le nom du chat de Mme Vauquer dans Le Père Goriot : Mistigris, encore lui ‒ ce chat qui se frotte aux jambes de sa maîtresse comme tous les chats, qui lape une assiette de lait en manquant de la renverser comme tous les chats, et qui comme tous les chats disparaît un jour sans qu’on le retrouve jamais.

                II s’agit donc d’un doublon. Il y en a un autre : le faux proverbe en question, « le temps est un grand maigre », est cité ailleurs, par un autre personnage : par Lousteau, dans Illusions perdues, roman que Balzac écrivit aussi à Saché. Mais Lousteau ne se l’approprie pas : il l’attribue à une certaine « Minette », une comédienne, ou une courtisane, comme il y en a tant chez Balzac, et qui peut-être, allez savoir, ne faisait que répéter ce qu’elle avait entendu de la bouche d’un client nommé Léon de Lora, alias Mistigris. « Minette », « Mistigris » : deux noms de chats donnés à des humains qui chacun mentionnent un même proverbe arrangé à leur sauce de calembour. La chose est singulière. Peut-être y avait-il réellement un chat nommé Mistigris au château de Saché lorsque Balzac y séjournait, ce qui lui donna l’idée de lui faire rejoindre la fiction du Père Goriot, puis d’en donner le nom à un personnage humain quelques années plus tard. C’est d’ailleurs la seule occurrence, dans toute La Comédie humaine, d’un même nom porté par deux personnages distincts, fussent-ils d’espèces différentes. On peut même trouver un troisième Mistigris (ce n’est donc plus un doublon, mais un triplon). Il ne s’agit là ni d’un humain, ni d’un animal, mais d’un jeu : un jeu de cartes que l’on désigne aussi, dans certaines régions, du nom de « mouche », et dont les règles sont minutieusement décrites dans Béatrix. Enfant, j’y jouais. Mistigris est le nom que l’on donne à la carte maitresse (« une carte terrible », écrit Balzac) : le valet de trèfle.

                Nous voici donc avec trois Mistigris : un chat, un peintre et un jeu de cartes. Trois Mistigris, deux grands maîtres maigres, une flopée de personnages reparaissant, des labyrinthes de situations nécessitant dictionnaires et notes biographiques, des personnages animalisés, des animaux personnifiés, et d’autres qui, demeurés fidèles à leur nature animale, parcourent l’œuvre de bout en bout. J’ai beaucoup pensé à eux, pendant mon séjour à Saché. J’ai pensé à Mistigris, à Pénélope, à Mignonne et aux autres, y compris à ceux que Granville a dessinés, à tous ces animaux de papier auxquels venaient répondre leurs confrères de chair, d’os, de fourrure ou de plumes que je voyais, croisais, apercevais de loin, ou dont je percevais les traces ‒ bauge de sanglier, passage d’un renard, d'un blaireau, branches brisées d’un chevreuil dans un vallon ombré, des oies qui cacardaient me voyant arriver, un nid de mésanges, un concert de rouges-gorges, un chat. Je pensais à eux comme je pensais, forcément, à Félix de Vandenesse et à Henriette de Mortsauf, à Rastignac et à Goriot, à Balzac et à Mme Hanska, à Margonne et à Laure de Berny, aux lions, aux tigres, aux souris et aux hommes. Comédie humaine, comédie animale, fiction, réalité, tout cela m’accompagnait jusqu’au soir, où je me couchais confiant dans le grand silence noir, sachant que le lendemain me réveilleraient les merles.

Rédaction d'un commentaire

Plain text

  • Aucune balise HTML autorisée.
  • Les adresses de pages web et de courriels sont transformées en liens automatiquement.
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Imprimer