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Les landes de Charlemagne

LES LIEUX DU ROMAN

 

 

Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagne où la pluie recommença. À moitié des landes, j'entendis les aboiements du chien favori d'Arabelle ; un cheval s'élança tout à coup de dessous une truisse de chêne, franchit d'un bond le chemin, sauta le fossé creusé par les propriétaires pour distinguer leurs terrains respectifs dans ces friches que l'on croyait susceptibles de culture, et lady Dudley s'alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.

Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée

 

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Balzac évoque ce paysage pour la première fois au début du roman lorsque Félix arrive de Tours et prend un raccourci à travers les landes : « Pour aller au château de Frapesle, les gens à pied ou à cheval abrègent la route en passant par les landes dites de Charlemagne, terres en friche, situées au sommet du plateau qui sépare le bassin du Cher et celui de l'Indre, et où mène un chemin de traverse que l'on prend à Champy. »

 

Ce lieu est aussi le théâtre de la seule rencontre entre Henriette et Lady Dudley, amante de Félix de Vandenesse. À noter que d’après M. J. Maurice le retour à Clochegourde se fait par deux chemins différents [1] : Henriette et Félix reviennent par le même chemin (16 km) alors que Lady Dudley prend un raccourci (qui ne fait que 6 km) et arrive par conséquent la première : « Au moment où nous entrions dans l'avenue de Clochegourde, le chien d'Arabelle jappa d'une façon joyeuse en accourant au-devant de la calèche. — Elle nous a devancés, s'écria la comtesse. »

 

Ces landes sont citées plusieurs fois.

 

Nous étions dans un tel délire, que nous ne nous apercevions point de la pluie qui tombait à torrents.

— Madame la comtesse ne veut-elle pas entrer un moment ici ? dit le cocher en désignant la principale auberge de Ballan.

Elle fit un signe de consentement, et nous restâmes une demi-heure environ sous la voûte d'entrée au grand étonnement des gens de l'hôtellerie qui se demandèrent pourquoi madame de Mortsauf était à onze heures par les chemins. Allait-elle à Tours ? En revenait-elle ? Quand l'orage eut cessé, que la pluie fut convertie en ce qu'on nomme à Tours une brouée, qui n'empêchait pas la lune d'éclairer les brouillards supérieurs rapidement emportés par le vent du haut, le cocher sortit et retourna sur ses pas, à ma grande joie.

— Suivez mon ordre, lui cria doucement la comtesse.

Nous prîmes donc le chemin des landes de Charlemagne où la pluie recommença. A moitié des landes, j'entendis les aboiements du chien favori d'Arabelle ; un cheval s'élança tout à coup de dessous une truisse de chêne, franchit d'un bond le chemin, sauta le fossé creusé par les propriétaires pour distinguer leurs terrains respectifs dans ces friches que l'on croyait susceptibles de culture, et lady Dudley s'alla placer dans la lande pour voir passer la calèche.

— Quel plaisir d'attendre ainsi son amant, quand on le peut sans crime ! dit Henriette.

Les aboiements du chien avaient appris à lady Dudley que j'étais dans la voiture, elle crut sans doute que je venais ainsi la chercher à cause du mauvais temps ; quand nous arrivâmes à l'endroit où se tenait la marquise, elle vola sur le bord du chemin avec cette dextérité de cavalier qui lui est particulière, et dont Henriette s'émerveilla comme d'un prodige.

 

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Le cocher retourna pour prendre le chemin de Chinon qui était meilleur que celui de Saché. Quand la calèche longea de nouveau les landes, nous entendîmes le galop furieux du cheval d’Arabelle et les pas de son chien. Tous trois, ils rasaient les bois de l’autre côté de la bruyère.

— Elle s’en va, vous la perdez à jamais, me dit Henriette.

— Eh ! bien, lui répondis-je, qu’elle s’en aille ! Elle n’aura pas un regret.

— Oh ! les pauvres femmes, s’écria la comtesse en exprimant une compatissante horreur. Mais où va-t-elle ?

— A la Grenadière, une petite maison près de Saint-Cyr, dis-je.

 

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— Allez sur la route de Chinon par l’avenue, vous nous ramènerez par les landes de Charlemagne et le chemin de Saché.

— Quel jour sommes-nous ? dis-je avec trop de vivacité.

— Samedi.

— N’allez point par là, madame, le samedi soir la route est pleine de coquassiers qui vont à Tours, et nous rencontrerions leurs charrettes.

— Faites ce que je vous dis, reprit-elle en regardant le cocher.

Nous connaissions trop l'un et l'autre les modes de notre voix, quelque infinis qu'ils fussent, pour nous déguiser la moindre de nos émotions. Henriette avait tout compris.

— Vous n'avez pas pensé aux coquassiers, en choisissant cette nuit, dit-elle avec une légère teinte d'ironie. Lady Dudley est à Tours. Ne mentez pas, elle vous attend près d'ici. Quel jour sommes-nous, les coquassiers ! les charrettes ! reprit-elle. Avez-vous jamais fait de semblables observations quand nous sortions autrefois ?

— Elles prouvent que j'oublie tout à Clochegourde, répondis-je simplement.

— Elle vous attend ? reprit-elle.

— Oui.

— A quelle heure ?

— Entre onze heures et minuit.

— Où ?

— Dans les landes.

— Ne me trompez point, n'est-ce pas sous le noyer ?

— Dans les landes.

— Nous irons, dit-elle, je la verrai.

 

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Je partis après quelques moments passés dans une de ces heureuses stupeurs des âmes arrivées là où finit l’exaltation et où commence la folle extase. Je m’en allai d’un pas lent, en me retournant sans cesse. Quand au sommet du plateau je contemplai la vallée une dernière fois, je fus saisi du contraste qu’elle m’offrit en la comparant à ce qu’elle était quand j’y vins : ne verdoyait-elle pas, ne flambait-elle pas alors comme flambaient, comme verdoyaient mes désirs et mes espérances ? Initié maintenant aux sombres et mélancoliques mystères d’une famille, partageant les angoisses d’une Niobé chrétienne, triste comme elle, l’âme rembrunie, je trouvais en ce moment la vallée au ton de mes idées. En ce moment les champs étaient dépouillés, les feuilles des peupliers tombaient, et celles qui restaient avaient la couleur de la rouille ; les pampres étaient brûlés, la cime des bois offrait les teintes graves de cette couleur ’’ tannée’’ que jadis les rois adoptaient pour leur costume et qui cachait la pourpre du pouvoir sous le brun des chagrins. Toujours en harmonie avec mes pensées, la vallée où se mouraient les rayons jaunes d’un soleil tiède, me présentait encore une vivante image de mon âme. Quitter une femme aimée est une situation horrible ou simple, selon les natures ; moi je  me trouvai soudain comme dans un pays étranger dont j’ignorais la langue […].

 

Les Landes de Charlemagne sont un vaste espace connu comme l’un des emplacements possibles de la bataille de Poitiers. Dans un ouvrage ancien sur la Touraine, contemporain de Balzac, ces landes sont évoquées ainsi : « On voit même au midi, au-delà du Cher, dans la commune de Mini, un grand espace inculte qu'on nomme les Landes de-Charlemagne, ou mieux encore de Charles Martel, et qui, depuis dix siècles, n’a pas changé de nature. Ces landes sont consacrées aux pâturages. »[2]

 

Nathanaël Gobenceaux (musée Balzac, Saché)

 

[1] dans "Avec Balzac dans les landes de Charlemagne", Balzac à Saché, VIII.

[2] J. C. Chalmel, Histoire de la Touraine, depuis la conquête des Gaules par les romains, jusqu’à l’année 1790, Tours, chez A. Aigre, Libraire, 1841.

 

 

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