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Clochegourde

LES LIEUX DU ROMAN

 

 

Vers quatre heures nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis si longtemps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le paysage est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face, chacune de celles qui terminent la façade exposée au midi s’avance d’environ deux toises, artifice d’architecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce au logis ; celle du milieu sert de porte, et on en descend par un double perron dans des jardins étagés qui atteignent à une étroite prairie située le long de l’Indre.

 

Honoré de Balzac, Le Lys dans la vallée

 

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Clochegourde est l’un des lieux les plus importants du roman, le plus récurrent. À partir du moment où Félix sait que Mme de Mortsauf y habite, il n’a de cesse d’y revenir.

 

Ce château sert d’écrin aux – magnifiques – épaules de madame de Mortsauf :

 

Madame de Mortsauf est une femme qui pourrait occuper partout la première place.

 Vient-elle souvent à Tours ?

 Elle n'y va jamais. Mais, dit-il en se reprenant, elle y est allée dernièrement, au passage du duc d'Angoulême qui s'est montré fort gracieux pour monsieur de Mortsauf.

 C'est elle ! m'écriai-je.

 Qui, elle ?

 Une femme qui a de belles épaules.

 Vous rencontrerez en Touraine beaucoup de femmes qui ont de belles épaules, dit-il en riant. Mais si vous n'êtes pas fatigué, nous pouvons passer la rivière et monter à Clochegourde où vous aviserez à reconnaître vos épaules.

 

Cette première promenade est l’occasion pour Balzac de nous décrire longuement ce petit château :

 

J’acceptai non sans rougir de plaisir et de honte. Vers quatre heures nous arrivâmes au petit château que mes yeux caressaient depuis si longtemps. Cette habitation, qui fait un bel effet dans le paysage est en réalité modeste. Elle a cinq fenêtres de face, chacune de celles qui terminent la façade exposée au midi s’avance d’environ deux toises, artifice d’architecture qui simule deux pavillons et donne de la grâce au logis ; celle du milieu sert de porte, et on en descend par un double perron dans des jardins étagés qui atteignent à une étroite prairie située le long de l’Indre. Quoiqu’un chemin communal sépare cette prairie de la dernière terrasse ombragée par une allée d’acacias et de vernis du Japon, elle semble faire partie des jardins ; car le chemin est creux, encaissé d’un côté par la terrasse, et bordé de l’autre par une haie normande. Les pentes bien ménagées mettent assez de distance entre l’habitation et la rivière pour sauver les inconvénients du voisinage des eaux sans en ôter l’agrément. Sous la maison se trouvent des remises, des écuries, des resserres, des cuisines dont les diverses ouvertures dessinent des arcades. Les toits sont gracieusement contournés aux angles, décorés de mansardes à croisillons sculptés et de bouquets en plomb sur les pignons. La toiture, sans doute négligée pendant la Révolution, est chargée de cette rouille produite par les mousses plates et rougeâtres qui croissent sur les maisons exposées au midi. La porte-fenêtre du perron est surmontée d’un campanile où reste sculpté l’écusson des Blamont-Chauvry : ’’ écartelé de gueules à un pal de vair, flanqué de deux mains appaumées de carnation et d’or à deux lances de sable mises en chevron’’. La devise : ’’ Voyez tous, nul ne touche !’’ me frappa vivement. Les supports, qui sont un griffon et un dragon de gueules enchaînés d’or, faisaient un joli effet sculptés. La Révolution avait endommagé la couronne ducale et le cimier, qui se compose d’un palmier de sinople fruité d’or. Senart, secrétaire du Comité de Salut public, était bailli de Saché avant 1781, ce qui explique ces dévastations.

 

Puis l’auteur le situe dans son environnement :

 

Ces dispositions donnent une élégante physionomie à ce castel ouvragé comme une fleur, et qui semble ne pas peser sur le sol. Vu de la vallée, le rez-de-chaussée semble être au premier étage ; mais du côté de la cour, il est de plain-pied avec une large allée sablée donnant sur un boulingrin animé par plusieurs corbeilles de fleurs. À droite et à gauche, les clos de vignes, les vergers et quelques pièces de terres labourables plantées de noyers, descendent rapidement, enveloppent la maison de leurs massifs, et atteignent les bords de l’Indre, que garnissent en cet endroit des touffes d’arbres dont les verts ont été nuancés par la nature elle-même. En montant le chemin qui côtoie Clochegourde, j’admirais ces masses si bien disposées, j’y respirais un air chargé de bonheur.

 

Le jeune Félix prend, entre autres, le prétexte d’aller jouer au tric-trac (jeu de dés) avec le colérique comte de Mortsauf pour pouvoir approcher la comtesse. L’effet magnétique du lieu sur le jeune homme le pousse même à se lever la nuit :

 

Quand je me trouvai dans ma petite chambre, la prescience de la vérité me fit bondir dans mon lit, je ne supportai pas d'être à Frapesle lorsque je pouvais voir les fenêtres de sa chambre ; je m'habillai, descendis à pas de loup, et sortis du château par la porte d'une tour où se trouvait un escalier en colimaçon. Le froid de la nuit me rasséréna. Je passai l'Indre sur le pont du moulin Rouge, et j'arrivai dans la bienheureuse toue en face de Clochegourde où brillait une lumière à la dernière fenêtre du côté d'Azay.

 

Balzac décrit aussi les intérieurs du château de Clochegourde. Les pièces principales sont sobrement meublées :

 

Carrelée en carreaux blancs fabriqués en Touraine, et boisée à hauteur d’appui, la salle à manger était tendue d’un papier verni qui figurait de grands panneaux encadrés de fleurs et de fruits ; les fenêtres avaient des rideaux de percale ornés de galons rouges ; les buffets étaient de vieux meubles de Boulle, et le bois des chaises, garnies en tapisserie faite à la main, était de chêne sculpté.

 

Le calme y règne, tout y est à l’image de Madame de Mortsauf :

 

Tout à Clochegourde portait le cachet d’une propreté vraiment anglaise. Le salon où restait la comtesse était entièrement boisé, peint en gris de deux nuances. La cheminée avait pour ornement une pendule contenue dans un bloc d’acajou surmonté d’une coupe, et deux grands vases en porcelaine blanche à filets d’or, d’où s’élevaient des bruyères du Cap. Une lampe était sur la console. Il y avait un trictrac en face de la cheminée. Deux larges embrasses en coton retenaient les rideaux de percale blanche, sans franges. Des housses grises, bordées d’un galon vert, recouvraient les sièges, et la tapisserie tendue sur le métier de la comtesse disait assez pourquoi son meuble était ainsi caché. Cette simplicité arrivait à la grandeur. Aucun appartement, parmi ceux que j’ai vus depuis, ne m’a causé des impressions aussi fertiles, aussi touffues que celles dont j’étais saisi dans ce salon de Clochegourde, calme et recueilli comme la vie de la comtesse, et où l’on devinait la régularité conventuelle de ses occupations.

 

Ce château est le point d’ancrage principal de l’histoire jusqu’à la fin du roman. Madeleine finit par éprouver une certaine aversion pour Félix. Elle refuse la demande en mariage qu’il lui fait (comme un devoir de mémoire envers sa mère Henriette de Mortsauf) ; et le chasse ainsi du lieu :

 

L’hostilité de Madeleine me fermait Clochegourde.

 

 

CLOCHEGOURDE DANS LA RÉALITÉ

 

Comme souvent dans ses œuvres, Balzac s’inspire de lieux réels pour situer l'intrigue du Lys dans la vallée. Le château de Saché garde son nom et sa configuration. L'emplacement du château de Valesne sert à situer le château de Frapesle propre au roman. Le château fictif de Clochegourde est quant à lui une transposition de l'architecture de manoir de Vonnes situé à l'emplacement du château de La Chevrière, quelques kilomètres plus à l’ouest mais toujours au Nord de l’IndreNotons que Balzac n’évoque ni Vonnes ni La Chevrière dans sa correspondance.

 

Nathanaël Gobenceaux (musée Balzac, Saché)

 

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